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Ouvrage La Terre est une architecture

© Julien Hourcade
© Julien Hourcade

La Terre est une architecture est un programme recherche initié en 2015 qui pose un regard critique autant que prospectif sur les modes d’aménagement terrestres actuels, qui accaparent toujours plus la surface de la Terre mais porte aussi une approche inédite de l’écologie. En 2021, l’agence est invitée par Hashim Sarkis à la 17e exposition internationale d’architecture – La Biennale di Venezia à présenter les résultats de cette recherche : une installation monumentale et un livre éponyme. Ces deux formats fonctionnent comme un dyptique où concepts et figures se répondent. 

Titre

La Terre est une architecture

Auteurs

Pierre Alain Trévelo (dir.), Antoine Viger Kohler (dir.), Alexandre Bullier, David Enon, David Malaud, Mathieu Mercuriali, Océane Ragoucy

Design graphique

Julien Hourcade

Date

2021

Recherches

Thomas Havet, Fanny Maurel, Mathilde Pichot

Image 3D

Amaury Haumont

Typologies
Recherches, Livres, Écrits, Projets

L’architecture est la forme qui sans cesse émerge du corps à corps des vivants avec les matières terrestres. L’architecture est une Terre.

En parallèle de la présentation de l’installation éponyme à Venise, le livre sonde l’histoire de la Terre afin de recharger la théorie architecturale. Le titre du livre rapproche volontairement deux termes souvent pensés comme opposés – la Terre et l’architecture – pour essayer de les penser ensemble. Construit comme une épopée, il explore les relations complexes et extraordinaires de l’architecture et de la Terre grâce au concept d’infrastructure compris comme une médiation entre les projets humains et la Terre.


« La Terre tremble, craque, s’effondre, éructe, tempête, tourbillonne, son épiderme transpire ou se dessèche, s’échauffe ou refroidit, grouille ou se dépeuple. Face aux humeurs incessantes de leur environnement, les êtres vivants n’ont d’autre choix que d’aménager leurs mondes. Tous développent des techniques pour pallier leur inadéquation et réussir à habiter le ciel, les terres et les mers. Inlassablement, ils ingèrent, altèrent, transmutent, déplacent ou organisent les particules élémentaires de l’univers. Ce faisant, la foule des vivants s’entremêle et construit la Terre. »


Le point de départ de cette réflexion a été de mettre la définition de l’architecture en conformité avec ce qui définit aujourd’hui la Terre. Depuis plusieurs décennies déjà anthropologues, scientifiques, photographes et artistes arpentent le monde dont nous héritons pour comprendre l’enchevêtrement des humains avec la Terre. Leurs travaux participent à construire une position nouvelle des sociétés humaines comme des puissances agissantes au sein de la nature et non plus extérieures à un environnement qu’elles pourraient contrôler et exploiter à volonté. Prendre acte de cette interdépendance oblige à repenser la définition de l’architecture et de la ville non plus comme la « chose humaine par excellence » comme a pu l’affirmer Aldo Rossi empruntant les mots de Claude Levi-Strauss, mais plutôt comme un phénomène terrestre.

L’architecture écoute les volontés des matières, des vivants et des artefacts, et cherche, dans la confrontation des contraires, à formuler le programme d’un usage commun du monde. Elle est d’utilité commune.

L’objectif de La Terre est une architecture – qui parcourt les siècles pour relire les transformations successives du monde mises en œuvre par les sociétés humaines – n’est pas de juger cet héritage. Inspiré par les travaux de penseurs contemporains comme Philippe Descola, Donna Haraway, Tim Ingold, Bruno Latour ou Anna Tsing, l’ouvrage cherche plutôt à montrer, comment les groupes humains n’ont cessé d’interpréter le monde pour pouvoir le transformer, s’enchevêtrant par là même toujours plus avec les autres puissances terrestres. Et comment, ce faisant, ils ont pris une part toujours plus importante dans les échanges de matières et d’énergies qui se forment continuellement à la charnière des cieux, des eaux et des sols.

Pouvoir continuer à faire de l’architecture aujourd’hui, dans le contexte des crises multiples qui assaillent la Terre et mettent en cause notre capacité à y survivre, nécessite d’accepter que le programme de l’architecture ne se limite pas à la seule satisfaction des besoins humains. Que ce soit pour abriter un individu ou nourrir une société, les projets de transformation de la Terre doivent prendre en compte les mouvements de la foule des vivants, mais aussi ceux des matières terrestres, les craquements du sol et les écoulements des eaux, les remous du ciel, tout en gardant conscience de l’imprévisibilité du monde.


« Chaque édifice est une montagne, un éperon, une dépression, un pli, une fosse. Chaque ville est un massif, un bassin ou une vallée. Chaque construction est une part du monde. L’architecture possède une vaillance interne d’ordre tellurique, une nécessité géologique. Elle émerge du sol. »

Dans tous les cas, l’infrastructure matérialise ces coalitions complexes entre groupes humains et puissances terrestres.

L’infrastructure naît de la rencontre (des forces) de la Terre et (de l’effort collectif) des groupes humains, elle incarne le lien entre un site et un programme. Bien plus qu’un objet technique au service des humains on peut la penser comme une médiation entre les sociétés et la Terre, un agent fondamental de l’enchevêtrement, sa manifestation première en somme. L'architecture émerge de l’infrastructure participant alors de ce nouveau rapport au monde.


« La construction d’infrastructures résulte autant d’actes de coopération que de compétition. Complicités, interdépendances, échanges et négociations se conjuguent avec dominations, colonisations, exploitations et violences. Dans tous les cas, l’infrastructure matérialise ces coalitions complexes entre groupes humains et puissances terrestres. »

Le livre en cinq chapitres 



Les mythes se mêlent à l’histoire à travers cinq intrigues continentales où se nouent les liens des sociétés humaines avec cinq puissances terrestres : le ciel, la mer, les matières / le sol, les vivants et l’énergie. Les cinq chapitres sont situés dans des réalités géographiques différentes (l’empire-continent chinois, la Méditerranée, le bassin sédimentaire anglo-parisien, le continent américain et la ceinture de feu du Pacifique) qui se rejoignent sous l’effet de la mondialisation. Ils sont autant de regards sur l’épopée de l’infrastructure et montrent l’évolution des relations entre humains et la Terre à travers l’imaginaire des géants.



Les géants : médiateurs entre les hommes et le monde 



Les géants sont les médiateurs entre les hommes et le monde. Leur gigantisme n'est pas lié à leur taille mais à leur capacité réelle ou fictive de reconfigurer le monde. Présents dans les mythologies ancestrales ils ne cessent de renaître sous des formes nouvelles. 


« Les géants sont des enfants de la Terre, nés de l’esprit humain : des médiateurs entre les humains et les autres puissances terrestres. »


Le charançon – insecte nuisible – a ravagé à la fin du XIXe siècle les champs de coton nord-américain obligeant ainsi à une diversification des modes de cultures.


« D’un nuisible ravageur, le charançon est devenu l’ordonnateur d’une nouvelle cohabitation des vivants, glorifié pour son action de destruction créatrice. Insoumis, il est un géant minuscule qui engendre de profondes transformations et installe de nouveaux équilibres. Car le gigantisme est antihiérarchique : au bout d’un certain temps, il déjoue l’ordre dominant. »


Godzilla, géant cinématographique, personnalise dans l’imaginaire japonais la puissance nucléaire et ses ravages sur les villes.


« Godzilla est un géant particulier, qui agit contre la phobie. Il est la figure qui tient à distance la catastrophe potentielle : en incarnant le mal lié à l’énergie nucléaire, il permet de maîtriser la peur qui en découle. Il est le réceptacle d’une force paradoxale, puissamment destructrice autant que créatrice de nouvelles infrastructures. »



Arpenter le monde pour explorer de nouvelles manières d’habiter la Terre 



En conclusion du livre, la fiction arpente le monde dont nous héritons pour ouvrir de nouvelles possibilités d’attachement au monde. L’architecture entretient ainsi des rapports étroits avec la fiction. La dérive des « Polders » explore de nouvelles configurations territoriales comme autant de manière d’habiter la Terre.


« Le polder est enfin concrètement méditerranéen, une continuité entre l’Afrique et l’Europe, un sol continu et flottant qui s’adapte à la montée des eaux et au nouveau régime climatique. »

Une iconographie riche entremêlant documents historiques, figures imaginaires ou encore photographie contemporaine. Elle n’a pas vocation à seulement illustrer le texte mais bien de situer les intrigues dans un imaginaire commun, dans une géographie sensible.